Les émeutes à Madagascar ont fait environ une centaine de morts. C’est la tournure qu’ont prises les manifestations de l’opposition menée par le maire d’Antananarivo, Andry Rajoelina. La communauté internationale appelle le gouvernement et l’opposition à la discussion. En substance, voilà comment les media étrangers rapportent les événements qui ont secoué la capitale de la Grande île récemment.
Mais l’affaire est plus subtile. Il s’agit d’une rivalité personnelle entre Andry Rajoelina et le président de la République, Marc Ravalomanana. Seulement, en utilisant les appareils étatiques et en instrumentalisant la foule, les deux partis sont parvenus à grossièrement camoufler leur guéguerre en conflit politique, à l’échelle nationale.
L’animosité entre les deux hommes remonte à pas moins de dix ans, en 1999. Les deux hommes étaient alors parmi les businessmen les plus prometteurs de l’époque. Andry Rajoelina était déjà le chouchou de sa génération. Jeune « deejay » connu sous le sobriquet Andry TGV, il enflammait les soirées branchées avant de se lancer avec succès dans la publicité.
Le P.D.G. du groupe Tiko, dont les produits laitiers sont déjà extrêmement populaires s’est révélé au public en se portant candidat à la mairie d’Antananarivo. « Beau » et riche, il a vite conquis les Tananariviens, qui l’ont porté à la première magistrature de la Ville des milles.
Bâtons dans les roues
C’est à cette époque que Andry Rajoelina s’est plaint de l’attitude de la commune urbaine d’Antananarivo (CUA), envers son entreprise Injet. Des panneaux publicitaires à démonter car non-conforme par ici, des autorisations refusées par là… la mairie s’acharne à lui mettre des bâtons dans les roues, rapportait le P.DG. de Injet à des membres de la presse.
Il a même évoqué une histoire de plagiat industriel. Documents à l’appui, il craignait que la fille du maire, s’aventurant dans la publicité, lui fauche des concepts publicitaires qu’il avait soumis à la mairie pour approbation. Un projet qui n’a pas été autorisé par ailleurs.
Trois ans plus tard, l’accession de Ravalomanana à la tête du pays n’arrangera en rien les affaires de Andry Rajoelina. Ce dernier continue son ascension fulgurante dans le monde des affaires, raflant au passage le trophée du meilleur entrepreneur de l’époque et celui de « Homme de l’année 2007 » par le quotidien Midi Madagasikara. Un honneur qui a été décerné à Ravalomanana quelques années auparavant.
La CUA, alors dirigée par les hommes de Ravalomanana continue à mener la vie dure au jeune chef d’entreprise. Le public se rappelle sans doute de l’affaire des caissons lumineux installés à Antanimena, que la mairie a sommé de démonter pour des raisons franchement futiles.
Servi par soi-même
On comprend mieux la démarche de Andry Rajoelina qui a décidé de briguer le poste de maire. Non seulement parce que l’on n’est mieux servi que par soi même, mais l’on est aussi mieux protégé. Une mission bien accomplie en 2007.
Bénéficiant du même capital « beau et riche » qui a jadis élevé Ravalomanana à ce même poste, Andry Rajoelina trône sur la Ville des milles, fauchant l’herbe sous les pieds du candidat du parti présidentiel. La population de Tana n’a pas seulement désavoué le président. Elle l’a humilié en préférant son rival à son protégé.
Ce sera alors à couteaux tirés entre les deux élus. De stratagèmes en stratagèmes, l’appareil d’Etat essaie de discréditer le maire et son équipe. Il y eut l’affaire Jirama (société d’Etat). Cette compagnie « eau et électricité » exigeait illico presto le paiement des arriérés de la Commune urbaine d’Antananarivo (CUA). Une dette colossale contractée par la précédente équipe (de Ravalomanana).
Andry Rajoeline rétorque que la CUA n’a pas les moyens de repayer. Il menace par ailleurs de faire démonter certaines installations « illicites » de la Jirama. L’affaire se calme. Mais la guerre continue.
Faire payer
On notera le chapitre des ordures « bloquées », qui ont étouffé la capitale. Certains commencent à grogner : « Le maire est un incapable ». D’autres estiment que c’est le président qui veut lui faire payer – et par la même occasion à la population de Tanà – leur « trahison ».
Les subventions gouvernementales ne parviennent pas dans les caisses de la CUA. On lui retire l’accueil du Sommet africain. On chuchote que la mairie sera confiée à une délégation spéciale et non plus au maire… et on en passe.
Et puis il y eut l’affaire Viva TV. Cette fois-ci, c’est à la chaîne de télé de Andry Rajoelina (eh oui, le maire a sa télé !) que l’Etat s’en prend. Motif : perturbation de l’ordre public en diffusant des propos de l’ancien président Ratsiraka – sous réserve de silence quant aux affaires nationales, de son confortable salon de Neuilly.
Duel
La CUA réplique en sommant MBS, la chaîne du président (bien sûr, il a aussi sa télé !) de quitter son emplacement « illicite ». Ce duel cristallise l’instrumentalisation des appareils étatiques pour assouvir le conflit personnel entre les deux antagonistes.
Exacerbé, Andry Rajoelina réalise qu’il lui faut, en plus de ses armes administratives, celle – la plus puissante de toutes : la foule. Il entame sa conquête, s’affublant de la bannière de « la liberté d’expression bafouée ». Un slogan racoleur dans un contexte où le débat de fond manque cruellement.
Une aubaine pour une opposition en panne d’arguments et boudée par la foule qui n’adhère pas (ou plus) pour autant à la cause de Ravalomanana. L’opposition s’attèle à ce TGV inespéré pour se remettre sur les rails.
Andry Rajoelina – qui n’a pas de parti mais qui s’est constitué une plate forme de soutien baptisé Tanora (Mala)Gasy Vonona – ne rejette aucune force capable de décupler sa vitesse.
Meneur de l’opposition
C’est ainsi que, sans que personne ne s’en rende vraiment compte, il se retrouve « meneur de l’opposition ». Pris dans ce jeu, ou plutôt jouant le jeu, le TGV se sent agrandir ses ailes politiques. Il exige la démission de deux ministres qu’il juge incapables.
Dans cet élan, il se présente même prêt à diriger une transition. Vous parlez de TGV, c’est carrément une fusée!
Bravant les interdictions, il rameute la foule au jardin qu’il baptise « place de la démocratie ». Une population harassée par la morosité ambiante (mi-janvier de surcroît), déçue par les promesses non tenues par le régime, frustrée par le gouffre qui ne cesse de se creuser entre les riches et le reste…
Andry Rajoelina lance un ultimatum au gouvernement, pour rouvrir sa station de télé. Mais l’Etat ne fléchit pas. Le maire est acculé. Faire marche arrière serait perdre la face. Il décide d’aller « jusqu’au bout ». Il se proclame « ambassadeur du peuple » et appelle à la désobéissance civile.
Ses partisans et autres mécontents du régime investissent la Place du 13 mai, haut lieu de contestation populaire. Et c’est la marche. Mais le mouvement – que les expériences similaires antérieures prouvent être pacifique – déborde.
Casser les biens
Au lieu de se contenter de cantiques religieuses pour faire « écrouler le mur », la meute a préféré les coups de barres à mine pour casser les biens publics et ceux du président – d’abord – puis les magasins de la capitale.
Manifestation politique ? Pillage collectif ? Les forces de l’ordre préfèrent se replier. Les gens se servent dans les grandes surfaces. « De toutes façons, les riches resteront riches. Ils peuvent bien partager un peu, non ? » argumentent des pillards, dont certains meurent écrasés sous les étagères qu’ils assaillent.
C’est l’histoire derrière les titres furtifs des media sur « la révolte » et les « manifestations politiques » qui embrasent Madagascar.
Appuyé
Les observateurs estiment que le jeune maire ne serait pas aussi téméraire sans être « appuyé ». Histoire de dire que toute cette manœuvre est soutenue par des hommes de l’ombre.
Ils aident le maire à se débarrasser une bonne fois pour toutes de celui qui lui a toujours cassé les pieds. En retour, le maire leur servira de levier pour renverser le pouvoir… et de l’accaparer.
Ravalomanana le pense également en avertissant qu’il ne tolèrera aucun coup d’Etat, qu’il soit mené du pays ou de l’étranger. Le séjour de Andry Rajoelina à Paris en fin d’année (deux semaines avant le début des tumultes) suscite des interrogations.
Qui y a-t-il vu officieusement? Pour quelles raisons ? Des questions qui resteront sans doute sans réponses. Ce qui laisse libre cours aux supputations…folles ou sensées.
A en juger par les milliards que Andry Rajoelina dilapide dans cette guéguerre, l’on estime qu’il jouit d’un puissant sponsor. Personne n’ose le dire, mais beaucoup le pensent…tout bas : les caciques de l’ancien régime.
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